Par Stéphane ARRAMI, formateur en documentation numérique et spécialiste des cultures nord-africaines.
D’origine kabyle et ayant vécu en Tunisie, il est fondateur de Kabyle.com et d’Amazigh24, deux plateformes dédiées à la transmission et à la mémoire amazighes.
Diplômé en Sciences du langage et en Information et Communication à l’Université Lumière Lyon 2.
Le beldi, ou darija tunisien, est souvent relégué au statut de simple dialecte dérivé de l’arabe classique. Cette étude propose de rompre avec cette perspective réductionniste en affirmant la singularité structurelle de cette langue vernaculaire.
examinant de près la conjugaison du beldi, on constate que son système verbal ne se conforme pas aux catégories académiques de l’arabe classique — à savoir le māḍī (passé accompli), le muḍāriʿ (présent/inaccompli) et l’amr (impératif). *
Notre analyse révèle au contraire un système riche et hybride, caractérisé par l’utilisation de temps et modes distincts (Passé simple, Présent, Futur proche, Participe passé, et Formes composées).
À travers l’examen du verbe fondamental ɛmala (faire), nous mettons en lumière comment l’évolution du beldi, bien que puisant dans une racine arabe (faʿala), a engendré une syntaxe, une temporalité, des constructions pronominales et une affectivité qui portent une profonde empreinte amazighe.
Thèse Centrale : La structure verbale du beldi ne constitue pas une simple simplification de l’arabe classique, mais un système linguistique autonome dont la logique interne, les temps et l’imbrication des pronoms objets (clitiques) modifient radicalement l’intelligibilité.
L’étude de l’impératif illustre de manière éloquente cette hybridation : il intègre les pronoms objets directement au radical verbal (eɛmlha : « fais-la »), une architecture qui distingue fondamentalement le beldi des parlers arabes orientaux et témoigne d’une logique verbale propre façonnée par le rythme et la mémoire du pays.
1. Les temps et modes de temps en tunisien
- Le beldi n’a pas de « madhi » (passé accompli) ou « mudharaa » (inaccompli)— ce sont des catégories académiques arabo-classiques.
- Le beldi utilise des temps et modes différents :
- Passé simple (
ɛmalt,ɛmel) - Présent (
yɛmel,yɛmlu) - Futur proche (
besh yɛmil) - Participe passé (
ɛmel,ɛmlet) → souvent utilisé comme adjectif - Formes composées (
ɛmaltuha,ɛmaltouha) → très fréquentes
- Passé simple (
Ici le verbe ɛmala faire en beldi, arabe (feala) arabe classique.
Même si le mot « 3mel » vient de l’arabe, sa manière d’être utilisé dans le beldi, sa syntaxe, ses temps, ses constructions avec les pronoms, son rythme, son affect, sa place dans la phrase… portent l’empreinte amazighe.
Un locuteur arabe oriental (ex. : égyptien, syrien, libanais) ne comprendra souvent pas — ou très mal — le beldi tunisien, même s’il s’agit d’un verbe aussi simple que « faire ».
- En arabe oriental : « Ma baddak tifʿal ? » (ماذا تريد أن تفعل؟) → « Qu’est-ce que tu veux faire ? »
- En beldi tunisien : « Chtāʿmal ? » (شْتاعْمَل؟) → « Qu’est-ce que tu fais ? » / « Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Ces deux phrases ne sont pas mutuellement intelligibles.
Même si elles viennent de la même racine arabe (faʿala), elles ont évolué dans des mondes linguistiques différents.
2. L’impératif en beldi tunisien – le verbe ⴻⴻⵎⴻⵍ – eɛmel – اِعْمَل
Forme de base : ⴻⴻⵎⴻⵍ اِعْمَل / e
ɛmel
Sens : fais ! (ordre, invitation, conseil)
Mais attention : l’impératif change selon le pronom, et il absorbe souvent les objets.
🔹 1. Impératif simple (sans objet)
| Sujet | Forme amazighe (primauté du tifinagh) | Forme arabe | Forme latine | Traduction |
|---|---|---|---|---|
| Toi (masc.) | ⴻⴻⵎⴻⵍ | اِعْمَل | e3mel | Fais ! |
| Toi (fém.) | ⴻⴻⵎⴻⵍⵉ | اِعْمَلي | e3mli | Fais ! (à une femme) |
| Vous (pluriel) | ⴻⴻⵎⴻⵍⵓ | اِعْمَلوا | e3malu | Faites ! |
🔹 2. Impératif avec objet direct (très courant !)
En beldi, on attache souvent le pronom objet à l’impératif :
| Objet | Forme amazighe (primauté du tifinagh) | Forme arabe | Forme latine | Traduction |
|---|---|---|---|---|
| Le (masc.) | ⴻⴻⵎⴻⵍⵓ | اِعْمَلُه | eɛmlhu | Fais-le ! |
| La (fém.) | ⴻⴻⵎⴻⵍⵀⴰ | اِعْمَلْها | eɛmalha | Fais-la ! |
| Les | ⴻⴻⵎⴻⵍⵀⵓⵎ | اِعْمَلْهُم | eɛmalhum | Fais-les ! |
| Moi | ⴻⴻⵎⴻⵍⵉ | اِعْمَلْلي | eɛmalli | Fais-moi ! |
| Nous | ⴻⴻⵎⴻⵍⵏⴰ | اِعْمَلْلنا | eɛmallna | Fais-nous ! |
Exemples d’usage :
- Eemalha tawwa ! → Fais-la tout de suite !
- Eemalli haja, t3abt barcha ! → Fais-moi quelque chose, je suis trop fatigué !
3. L’impératif en beldi tunisien – le verbe ⴻⴻⵎⴻⵍ – eɛmel – اِعْمَل
Cette architecture linguistique vivante est formalisée ici par TIFIN :
- le beldi (darija tunisien) est reconnu dans sa pluralité graphique,
- le tifinagh est proposé comme acte de réappropriation culturelle — sans forcer,
- l’arabe n’est pas imposé, mais respecté comme écriture
- le latin sert de pont pour les non-arabisants,
- et la traduction en anglais, français reste un outil, pas une norme.
Pédagogie inclusive et cadres d’apprentissage
C’est une pédagogie inclusive, respectueuse des diversités.
Contrairement aux grammaires scolaires qui cherchent à la ramener à l’arabe classique, le beldi possède sa propre logique verbale, ses temps, ses modes, ses constructions — influencés, certes, par l’arabe, mais réinterprétés selon le rythme, le corps et la mémoire du pays.
Cette approche s’inscrit dans une pédagogie inclusive et décoloniale en reconnaissant la pluralité graphique du beldi. Nous proposons d’utiliser le Tifinagh comme acte de réappropriation culturelle, aux côtés de l’arabe et du latin, afin de formaliser et d’analyser cette architecture linguistique vivante sans la contraindre aux normes des grammaires scolaires. Le beldi est ici abordé pour sa propre logique, et non comme un reflet imparfait de l’arabe classique.
* Là où le beldi privilégie une logique aspectuelle, contextuelle ou même pragmatico-discursive pour exprimer le temps et le mode, l’arabe classique déploie, quant à lui, une architecture verbale lui aussi d’une grande finesse. Celle-ci repose notamment sur la flexibilité du muḍāriʿ, capable de se plier à trois états grammaticaux distincts — marfūʿ, manṣūb et majzūm — selon les particules qui l’introduisent ou la fonction qu’il remplit dans la phrase. Cette déclinaison modale et syntaxique, est absente ou fortement réduite dans les parlers populaires comme le beldi.
Pour les Tunisiens, préserver le beldi — ce parler urbain, chaleureux, métissé d’e berbère d’amazigh, d’arabe, de turc, d’italien, de français et de tant d’autres strates historiques —, c’est bien plus que sauvegarder un dialecte : c’est honorer une manière d’être au monde, de penser, de rire, de raconter, d’aimer.
Le beldi incarne une mémoire vivante, transmise dans les ruelles, les cuisines familiales, les marchés et les chansons populaires. Il porte en lui les traces des résistances silencieuses à l’uniformisation culturelle, qu’elle vienne de l’extérieur ou de l’intérieur.
Dans un contexte où les langues minorisées sont souvent dévalorisées au nom d’une norme idéalisée, défendre le beldi, c’est affirmer le droit à une expression authentique, libre des carcans scolaires ou des jugements de légitimité.
Ce n’est pas rejeter l’arabe classique ou les autres langues — au contraire, c’est reconnaître que la richesse tunisienne réside précisément dans cette polyphonie.
Préserver le beldi, c’est donc préserver une part irremplaçable de l’âme tunisienne : celle qui parle avec le cœur, dans la langue de la maison, celle que personne ne peut imiter, mais que chacun reconnaît comme sienne.
