Tableau comparé conjugaison du verbe faire en kabyle, beldi et arabe

Par Stéphane ARRAMI, formateur en documentation numérique et spécialiste des cultures nord-africaines.
D’origine kabyle et ayant vécu en Tunisie, il est fondateur de Kabyle.com et d’Amazigh24, deux plateformes dédiées à la transmission et à la mémoire amazighes.
Diplômé en Sciences du langage et en Information et Communication à l’Université Lumière Lyon 2, il développe des travaux volontairement hors cadre, privilégiant une pédagogie inclusive et une structuration documentaire inédite, pensée pour redonner voix aux langues et cultures longtemps marginalisées.

Le verbe « faire » — désignant l’action, la création ou l’exécution — est un pilier sémantique dans de nombreuses langues. En arabe, il est incarné par la racine trilittère{F}-{ʿ}-{L}/ {ف}-{ع}-{ل}, génératrice du verbe classique {faʿala}.

Toutefois, en franchissant les frontières du Tamurt le pays des amazighs, cette notion se manifeste à travers un prisme linguistique diversifié, allant de l’arabe classique aux parlers et langues nord-africaines, le beldi tunisien et le kabyle pour nos 2 corpus principaux de Tifin.

Objectif de la comparaison

Ce tableau a pour vocation de comparer la conjugaison de ce verbe d’action fondamental dans trois formes linguistiques distinctes :

  1. L’arabe classique (ou littéral) : Représenté par la racine générique $\text{faʿala}$ ({فَعَلَ}).
  2. Le beldi tunisien (dit arabe dialectal) : Utilisant la forme ɛmel ({عْمِل}).
  3. La langue kabyle (Langue Taqvaylit) : Utilisant la forme $\ɣ gamma el$ ({غَل}) — avec la nuance cruciale que le kabyle privilégie souvent des verbes plus spécifiques que le générique « faire » (par exemple, {ggu} ou {ttggu} pour l’impératif).

L’analyse des temps principaux (Présent/Aoriste, Passé/Prétérit et Impératif) révélera des schémas de régularité, des simplifications (notamment dans les formes plurielles du Beldi et du Kabyle), et des spécificités modales .

TABLEAU COMPARÉ : CONJUGAISON DU VERBE « FAIRE »

(racine arabe : faʿala — فَعَلَ)

Verbes comparés :

  • Arabe classiquefaʿala (فَعَلَ)
  • Beldi tunisien3mel (عْمِل)
  • Berbère kabyleɣel (غَل)

🔹 1. PRÉSENT / IMPARFAIT (MUDHARA / AORISTE)

PersonneArabe classiqueBeldi tunisienKabyle
Jeأَفْعَلُ / afʿaluyeɛmilad ɣel
Tu (m.)تَفْعَلُ / tafʿaluteɛmilteɣleḍ
Tu (f.)تَفْعَلِينَ / tafʿalīnateɛmliteɣleḍ (ou variantes)
Ilيَفْعَلُ / yafʿaluyeɛmilad yeɣel
Elleتَفْعَلُ / tafʿaluteɛmliad teɣel
Nousنَفْعَلُ / nafʿaluneɛmilad negɣel
Vous (m.)تَفْعَلُونَ / tafʿalūnateɛmaluteɣlem
Vous (f.)تَفْعَلْنَ / tafʿalnateɛmaluteɣlemt
Ilsيَفْعَلُونَ / yafʿalūnayeɛmaluad eɣgel
Ellesيَفْعَلْنَ / yafʿalnayeɛmaluad eɣgelent

💬 Note :

  • En beldi, le présent est souvent identique au futur proche (y3mil = il fait / il va faire).
  • En kabyle, pas de distinction entre présent et futur — c’est l’aoriste.

🔹 2. PASSÉ (MADHI / PRÉTÉRIT)

PersonneArabe classiqueBeldi tunisienKabyle
Jeفَعَلْتُ / faʿaltueɛmaltɣliɣ
Tu (m.)فَعَلْتَ / faʿaltaeɛmaltɣleḍ
Tu (f.)فَعَلْتِ / faʿaltieɛmletɣlet
Ilفَعَلَ / faʿalaeɛmelɣel
Elleفَعَلَتْ / faʿalateɛmletɣlet
Nousفَعَلْنَا / faʿalnāeɛmalnaɣliten
Vous (m.)فَعَلْتُمْ / faʿaltumeɛmaluɣliten
Vous (f.)فَعَلْتُنَّ / faʿaltunnaeɛmaluɣliten
Ilsفَعَلُوا / faʿalūeɛmaluɣliten
Ellesفَعَلْنَ / faʿalnaeɛmaluɣliten

💬 Note :

  • En beldi, le passé est souvent identique pour tous les pluriels (3malu).
  • En kabyle, le prétérit est identique pour tous les pluriels (ɣliten) — très régulier.

🔹 3. IMPÉRATIF

PersonneArabe classiqueBeldi tunisienKabyle
Toi (m.)اِفْعَلْ / ifʿaleɛmelggu
Toi (f.)اِفْعَلِي / ifʿalīeɛmliggu
Vous (pl.)اِفْعَلُوا / ifʿalūeɛmalugguet / gguemt
Le (obj.)اِفْعَلْهُ / ifʿalhueɛmluggulen (participe)
La (obj.)اِفْعَلْها / ifʿalhaeɛmalhaggulen

💬 Note :

  • En beldi, l’impératif absorbe les objetseemlu, eemalha.
  • En kabyle, l’impératif simple est ggu, et l’intensif est ttggu.

🔹 4. FORMES COMPOSÉES ET PARTICIPES

PersonneArabe classiqueBeldi tunisienKabyle
Participe passéمُفْعِلٌ / mufʿilunɛmel (adj.)ggelen (participe)
Futur composéسَيَفْعَلُ / sayafʿalubesh yeɛmilad ɣel
Négationلَمْ يَفْعَلْ / lam yafʿalma taɛmelshur ɣel ara

Quid du verbe faire en kabyle

Le verbe « faire » (au sens générique) est rarement utilisé seul en kabyle — parce qu’il est trop vague.

Le kabyle n’a pas de verbe unique pour « faire », comme en anglais, en français ou en arabe.

Le verbe change selon l’action.

ll n’y a pas de verbe unique, mais plusieurs options selon le contexte.

Exemple en kabyle

Avrid n tlelli yegguni aɣṛefLa route de la liberté passe par la connaissance. (Ferhat Mehenni)

D acu teɣleḍ ? Qu’est-ce que tu es en train de faire ?

Conclusion : convergences et simplification

L’étude comparée de la conjugaison du verbe « faire » révèle des tendances claires :

  • Régularité et généralisation : tant le Beldi tunisien que le Kabyle manifestent une tendance à la simplification des formes plurielles au passé ({eɛmalu} et\{ɣliten), contrastant avec les distinctions de genre et de nombre plus fines de l’arabe classique (e.g., {faʿaltum}, {faʿaltunna}, {faʿalnā}).
  • Fusion temporelle : L’absence de distinction stricte entre le présent et le futur est notable, que ce soit en beldi (où {y\ɛ psilon mil} signifie « il fait / il va faire ») ou en Kabyle (avec l’usage de l’Aoriste {yeɣell}.

La spécificité lexicale kabyle

La distinction la plus frappante réside dans le Kabyle. L’information selon laquelle le verbe générique « faire » ({ɣel}) est rarement utilisé seul et est souvent remplacé par des verbes d’action plus précis est essentielle.

Le Kabyle démontre une préférence pour la spécificité sémantique, choisissant le verbe en fonction du contexte (e.g., « faire du pain, » « faire un travail, » « faire un bruit »), plutôt que d’employer un terme unique et vague. Cette particularité se manifeste d’ailleurs directement dans l’impératif, où la forme simple est {ggu} et non la racine {ɣel}.

En somme, alors que l’arabe classique fournit un modèle de référence hautement régulier, les formes dialectales et kabyles témoignent de l’évolution linguistique vers la simplification morphologique et, dans le cas du kabyle, vers une spécialisation sémantique du lexique de l’action.

Sans se revendiquer de la recherche, cette démarche s’inscrit dans une logique pédagogique et documentaire inspirée des standards Qualiopi, pour transformer la manière d’apprendre et de transmettre les langues nord-africaines.
Ce projet Tifin s’éloigne des modèles académiques et linéaires pour proposer un apprentissage vivant, transversal et numérique, centré sur la reconnexion des langues à leurs mémoires orales et culturelles.

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