Pendant trop longtemps, on a répété que la culture ne nourrit pas.
Cette phrase a tué des générations entières d’artistes, de penseurs, de poètes, de chercheurs, en les condamnant à survivre à côté de leur propre génie.
C’est faux.
La culture nourrit — mais pas comme on l’entend dans les modèles hérités des États et des idéologies d’après-guerre.
Elle ne nourrit pas en subventions, mais en autonomie, fierté, sens et cohérence.
Une langue qui vit, c’est un peuple qui respire.
Une langue qui se tait, c’est un peuple qui s’efface.
Une dépendance institutionnelle devenue réflexe
Les Kabyles — comme beaucoup d’autres peuples — se sont habitués à une culture administrée, faite de festivals financés, de slogans “solidaires”, de gratuité de façade.
Mais la gratuité sans vision finit par tuer la création.
On a formé des “bénévoles de la mémoire” plutôt que des bâtisseurs d’avenir.
Pendant ce temps, les véritables créateurs — musiciens, enseignants, développeurs, chercheurs — vivent dans la précarité, alors qu’ils sont les porteurs de la langue et du feu intérieur.
Des élites qui produisent sans racines, une base qui consomme sans voix
Les institutions amazighes, les associations culturelles, les élites de la diaspora, souvent bien intentionnées, ont perdu le lien avec la base vivante.
Elles produisent des colloques, des normes, des hommages — mais pas d’outils pour les enfants, pas de matériaux pour les écoles, pas de livres dans les maisons.
Et la diaspora, faute de repères, vit en nostalgie permanente, entre deux mondes, sans terre ferme.
Casser les codes de dépendance
La génération qui vient doit rompre avec ce modèle.
Elle doit créer, éditer, coder, chanter, enseigner sans attendre l’autorisation de personne.
Elle doit monétiser sa culture avec dignité, pas quémander des miettes symboliques.
Il faut réapprendre que la langue et la culture sont des richesses productives : elles génèrent savoir, emploi, économie, fierté.
Une nouvelle économie de la culture amazighe
Créer un dictionnaire numérique, une maison d’édition, une école, un podcast, un média indépendant, c’est un acte politique et économique.
C’est construire une autonomie réelle.
C’est dire : nous produisons nos mots, nos livres, nos images, nos logiciels.
La Kabylie, comme l’ensemble de Tamazɣa, ne manque pas de talent — elle manque de foi en la valeur marchande et symbolique de son propre savoir.
