Ni arabe, ni amazigh pur, le beldi, c’est la voix de la Tunisie profonde, celle du mélange et de la mémoire.
On appelle souvent arabe tunisien ce que les Tunisiens eux-mêmes nomment le beldi, la langue du pays.
Mais ce terme est trompeur : parler de “dialecte arabe” revient à gommer toute la part berbère, punique et méditerranéenne qui habite cette langue depuis des millénaires.
Le beldi, c’est le fruit d’un long tissage : des racines amazighes, du punique oublié de Carthage, du latin de l’Afrique romaine, des mots arabes venus du désert, de l’italien, du français, de l’andalou.
Une langue bâtie par les exils, les marchés, les ports, les familles.
Une langue du quotidien, du rire, de la tendresse et des disputes, bien plus proche de la terre que des livres saints.
Le beldi n’a pas besoin de se justifier : il existe par la bouche du peuple.
Il n’a jamais été imposé, il s’est transmis naturellement — dans les gestes, dans la rue, dans les chansons, dans le thé partagé.
Chaque mot y porte une mémoire ancienne :
le beldi n’est pas seulement parlé, il est vécu.
Dire beldi, c’est refuser la réduction à une identité unique.
C’est reconnaître que la Tunisie, comme la Kabylie, est un carrefour de langues et de peuples, où le berbère n’a jamais disparu, mais s’est fondu dans le tissu des mots.
C’est affirmer qu’entre le berbère et l’arabe, il existe un espace médian, populaire et vivant, celui du beldi.
Une langue de continuité
Dans le beldi, les racines amazighes affleurent partout :
dans la syntaxe, dans les intonations, dans certains mots qui survivent sans qu’on sache toujours d’où ils viennent.
C’est une langue de résilience, comme si la terre parlait encore à travers les siècles.
Le beldi, c’est la Tunisie qui se souvient d’avoir été amazighe avant de devenir arabe.
C’est la langue du mélange assumé, de l’identité vécue et non imposée.
Et demain ?
Redonner sa place au beldi, ce n’est pas nier l’arabe, c’est rendre justice à la complexité.
C’est reconnaître dans la langue du peuple la trace d’un passé commun à toute l’Afrique du Nord: celui des Amazighs, des Carthaginois, des Andalous, des juifs, des voyageurs et des ouvriers.
À ceux qui diront : “oui, mais c’est essentiellement arabe…”
On me le dira sans doute : le beldi, c’est quand même de l’arabe.
Non. Ce n’est pas “de l’arabe”, c’est le résultat d’un millénaire de métissages où l’arabe n’est qu’une couche parmi d’autres.
Dire que le beldi est “essentiellement arabe”, c’est regarder la mer depuis la rive, sans voir les profondeurs.
La syntaxe, les intonations, les mots du foyer, les formes du féminin, la musicalité même du beldi portent la trace de l’amazigh, du punique, du latin africain et des langues méditerranéennes.
L’arabe y est passé, comme d’autres langues avant et après lui, mais il n’a pas effacé le fond ancien.
Le beldi n’est pas une imitation de l’arabe, c’est une création tunisienne, née du sol, du climat, des visages et des gestes d’ici.
C’est une langue du pays, pas une langue importée.
La Tunisie n’a jamais parlé une seule langue : elle a toujours parlé avec son cœur.
Le beldi, la chelha, le français, l’italien, le punique disparu — tout s’y est mêlé.
Et c’est dans ce mélange que bat encore la vraie langue du pays.
L’abus du mot “derja”
Parler de “derja” pour désigner la langue du peuple tunisien est un abus linguistique et politique.
Le mot vient de l’arabe darija (دَارِجَة), qui signifie ordinaire, vulgaire, courant.
Autrement dit, on a appelé derja la langue du peuple pour mieux la rabaisser, comme si elle n’était qu’un “arabe de la rue”.
Mais la langue du pays — le beldi — n’est pas un arabe dégénéré :
c’est une langue complète, issue du fond berbère et punique, qui a simplement absorbé des mots arabes comme elle en a absorbé d’autres.
Appeler cela derja, c’est prolonger une hiérarchie héritée des empires arabes et du colonialisme linguistique : en haut, l’arabe “pur” ; en bas, les langues du peuple.
Dire beldi, c’est refuser cette humiliation.
C’est rendre à la Tunisie sa propre voix,
celle qu’aucun empire n’a jamais réussi à faire taire.
En Algérie, Maroc, même héritage linguistique
Le mot derja ne s’arrête pas aux frontières.
En Algérie comme au Maroc, on parle aussi de darija algérienne ou darija marocaine, comme si ces langues populaires n’étaient que des dialectes arabes.
Mais là encore, c’est une erreur historique et une réduction idéologique.
La darija d’Alger, le beldi de Tunis ou le dardja de Casablanca sont des langues métissées, où l’amazigh forme la charpente invisible.
Les linguistes honnêtes le reconnaissent : plus de 30 à 50 % du lexique, de la syntaxe et de la phonétique de ces parlers viennent du berbère.
L’arabe y est superposé, pas fondateur.
Là où la Tunisie dit beldi, l’Algérie et le Maroc disent darija —
mais le fond reste le même : c’est la langue du peuple amazigh arabisé, non l’arabe du peuple.
Nommer ces langues “derja”, c’est continuer à coloniser l’imaginaire linguistique :
on fait croire qu’elles dérivent de l’arabe, alors qu’elles dérivent du pays.
Une même racine, trois visages
- En Tunisie, on dit beldi — la langue du pays, du foyer.
- En Algérie, on dit dardja ou dziriya — langue vivante, amazigho-arabe.
- Au Maroc, on dit darija — mais elle reste tissée du chleuh, du rifain et du zenata.
Partout, c’est la même histoire : les peuples ont gardé leur manière de dire le monde, malgré les langues du pouvoir.
Et tant que ces langues ne seront pas reconnues pour ce qu’elles sont — des langues amazighes métissées, et non des dérivés d’arabe — l’Afrique du Nord restera linguistiquement colonisée.
Rendre à César ce qui est à Cédar
Il faut rendre à César ce qui est à Cédar, c’est-à-dire à la terre amazighe ce qui vient d’elle.
La Tunisie n’a pas commencé avec la conquête arabe : elle est punique, berbère, africaine, méditerranéenne avant tout.
Dire aujourd’hui que tout est “arabe”, c’est nier l’évidence archéologique et linguistique : inscriptions libyques, toponymes amazighs, patronymes anciens, lexiques ruraux, chants et proverbes.
Même les recueils de poèmes de Matoub Lounès sont interdits ou censurés dans plusieurs pays d’Afrique du Nord.
Ses textes, pourtant poétiques, humanistes et profondément attachés à la liberté, ont été jugés subversifs simplement parce qu’ils étaient écrits en kabyle.
Ce silence imposé est révélateur : on ne craint pas le contenu, on craint la langue elle-même.
Le fait qu’un poète soit interdit non pour ce qu’il dit, mais pour la langue dans laquelle il le dit, prouve à quel point les langues amazighes dérangent encore les États fondés sur l’idéologie arabo-islamique.
Ce n’est pas un débat académique, c’est la preuve vivante d’une emprise coloniale arabe sur le pays, prolongée par l’école, la religion et l’administration.
Mais cette emprise ne parvient pas à tout effacer.
Sous les mots arabes, le beldi reste traversé par l’amazigh, le berbère, comme une racine invisible qui pousse encore, tenace, dans la langue du peuple.
La Tunisie, malgré les siècles d’arabisation, n’a jamais cessé d’être amazighe par sa mémoire, son sol et sa parole.
